Lincoln, ou la schizophrénie du Président

Steven Spielberg, probablement le réalisateur le plus connu actuellement en vie, revient avec son troisième film en un an. Après Cheval de Guerre et Tintin l’an dernier, il nous offre Lincoln, fruit d’un travail de près de 10 ans.

Le film est sorti en France le 30 janvier

Amistad unchained

Oncle Stevie revient au film historique et engagé, après la Liste des Schindler ou l’Empire du Soleil. Il est intéressant de noter que c’est surtout la troisième fois qu’il évoque la problématique de l’esclavage de la population Noire aux Etats-Unis, après la Couleur Pourpre (son premier film « sérieux ») en 1985 et Amistad en 1997. En s’attachant à la figure quasi-mythique d’Abraham Lincoln, l’un des Pères Fondateur de l’Amerique moderne, il choisit d’attaquer le sujet sous l’angle purement politique, en se concentrant sur le mois qui a précédé l’adoption du 13e amendement à la Constitution Américaine, abolissant l’esclavage, sur fond de Guerre de Sécession et de forte opposition politique.

Le film a énormément divisé critiques et public : il n’est pas rare de voir des spectateurs quitter la salle, alors que le film remporte 12 nominations aux Oscars 2013. La défiance autant que l’engouement s’explique par la forme que prend le film, et nous-même sommes passés par divers stade, de la perplexité la plus profonde à la nette impression d’être face à un chef d’œuvre aussi complexe que passionnant.

Un film difficile et perturbant

1355114410450.cachedDes tares, le film en trimballe une valise. On peut être dérouté par « la performance » des comédiens, Daniel Day-Lewis en tête, qui « incarne » vraiment, comme à son habitude,  le 16e Président des Etats-Unis. Il est écrasé par sa fonction, autant que par le poids de la Guerre et du combat extrêmement difficile qu’il choisit de mener jusqu’au bout, convaincu que la paix ne doit pas être le fruit d’un compromis qui mènerait le pays dans des luttes intestines interminables. Cela se ressent dans le jeu très appuyé du comédien, qui nous laisse de marbre ou nous fascine, au choix. Sally Field, elle aussi nominée pour son rôle d’épouse à moitié folle, peut laisser une drôle d’impression, tant elle semble sur le point d’exploser et de sombrer à chaque apparition. Le reste du casting est dans la même veine, chacun jouant à fond les quelques traits qui caractérisent leur personnages.

Lincoln-de-Steven-Spielberg_portrait_w674Chaque plan est un tableau très travaillé, qui peut donner l’impression d’être surchargé en symbole, et provoquer un rejet de la part du spectateur, qui ne se sent pas libre de pouvoir se faire seul sa propre opinion sur la lutte qui s’engage entre les Démocrates et les Républicains. Spielberg en rajoute une couche, en appuyant certaines scènes d’une musique pas franchement discrète, ce qui transforme chaque déclaration favorable à l’Egalité et à la Liberté en joute oratoire mélo-politique rempli de pathos, là où l’humilité aurait peut-être été un choix plus judicieux.

Surtout, on reste désarçonné par la densité des dialogues. Si vous êtes venu chercher un film où les batailles rangées entre soldats du Nord et du Sud vous titillent les mirettes, à l’image des scènes de débarquement d’Il Faut Sauver le Soldat Ryan, rentrez chez vous. La bataille se passe dans les salons, dans le cabinet du Président ou au sein de la Chambre des Représentants, et les armes sont la parole, la corruption ou la pression politique. Si vous ne maitrisez pas un minimum de notion des enjeux de la Guerre de Secession, vous risquez d’être largué, car le but de ce Lincoln n’est pas la pédagogie. Si le jeu des stratégies politiques, les plus nobles comme les manipulations les plus basses,  s’avèrent au final passionnantes, il convient, pour l’apprécier justement, de maitriser dans les grandes lignes le fonctionnement technique de la politique Américaine.

Une œuvre douloureuse mais qui finit par nous entrainer.

Une bataille des salons

Car malgré ces défauts, et vous l’avez lu, il y en a, le film vous emporte peu à peu. La surprise du jeu, des dialogue et du contenu de ceux-ci passé (comptez quarante-cinq minutes / une heure), on se laisse transporter par les enjeux, et surtout par les acteurs, qui se révèlent finalement incroyablement fins derrière leur jeu appuyé. Daniel Day Lewis fait un travail incroyable sur un personnage complexe, qu’il parvient à humaniser comme personne. Il joue sur la voix de Lincoln, qui possède une  force d’une douceur infinie. Sa performance ne doit pas occulter celle de Sally Field, dont le personnage gagne en consistance au fur et à mesure que l’on mesure le rôle majeur qu’elle a joué dans cette période troublée, essentiel soutien de son époux. Tommy Lee Jones tire également son épingle du jeu, et mérite amplement sa nomination à l’Oscar du meilleur second rôle (ne vous laissez pas perturber par sa fantastique perruque.
Tous les autres acteurs sont très justes (mention au toujours excellent Jared Harris), même si l’on pourrait reprocher à certains seconds rôles de se résumer à un ou deux traits de caractères. Mais face au nombre de protagonistes qui viennent participer à la bataille, il aurait été suicidaire de leur donner une dimension supplémentaire, le récit étant suffisamment complexe comme cela.

Oui, Spielberg a laissé tombé la casquette pour le costume-cravate

Une œuvre essentielle sur la politique

Spielberg nous montre dans Lincoln un aspect trop peu souvent évoqué dans les grandes fictions politiques : l’importance des manipulations, de la stratégie, voire même de la corruption, non pas pour l’intérêt d’une élite corrompue, mais pour des valeurs dont la légitimité n’est pas discutable. Le Président est prêt à toutes les magouilles pour pouvoir, excusez du peu, mettre fin à une guerre civile ravageuse et surtout la défense de principes supérieurs permettant à des millions d’individus de vivre librement dans la première Démocratie du monde. Bien que le réalisateur se cache parfois derrière le monument que représentent ces valeurs que sont la Liberté et l’Egalite (deux des piliers de son cinéma), il s’en sort avec les honneurs. Quitte à laisser pas mal de spectateurs sur le bord de la route.

Lincoln est donc un grand film, complexe, dense et très bavard. Spielberg a eu l’intelligence de se trouver des acteurs habités et suffisamment solides pour pouvoir porter cette histoire. Il ne peut s’empêcher de jouer sur la corde sensible, mais c’est apparemment le prix à payer pour qu’une page de l’histoire où la caricature n’est pas permise ait pu passer des livres à l’écran. A ne pas manquer donc, si vous vous sentez d’attaque pour un film qui vous fera réfléchir.

Lincoln, de Steven Spielberg. Avec Daniel Day-Lewis, Sally Field, Tommy Lee Jones, Joseph Gordon-Levitt.
Sortie le 30 janvier 2013

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